vendredi 21 juin 2019

Structure intime

Il ne s'agit pas de fonder des ou une religion nouvelle, mais de s'accrocher au contraire très fidèlement à celles qui existent et de les pénétrer jusqu'au plus ancien et au plus intime de leur structure pour tâcher d'y retrouver la vérité qu'elles y ont oubliée.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 197


mardi 18 juin 2019

Ile déserte


Parmi les hommes d'aujourd'hui qui occupent ce lieu et ce temps, il y a ceux qui se satisfont des progrès accomplis chaque jour dans l'inventaire de leur Univers.
Il y a ceux qui se réjouissent de la bienveillance du Grand Contremaître en haut de la cheminée.
Il y a ceux, de plus en plus nombreux, à qui il ne suffit plus de cataloguer les apparences ni de croire au Père Noël. Ceux qui prennent conscience que l'essentiel leur manque et croient qu'il n'est pas impossible de le trouver.
Le trouver où ? Le trouver comment ? Je ne sais pas.
Si je le savais je le crierais.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 154.


mercredi 8 mai 2019

YVHV

L'Univers est un livre qui s'écrit sans cesse en pleine clarté. L'homme est un mot, une phrase, un chapitre de ce livre. Mais il ne sait plus lire ni en lui-même ni dans les autres pages. Par son corps animal, il continue de faire absolument partie du grand fleuve de la création. Il est une goutte dans le courant, traversé par lui et lié à lui dans sa mobilité. Il est dedans, par toutes ses cellules. Mais par la pensée il a cru s'arracher à cette dépendance, explorer le fleuve à sa guise. Il a perdu le sens du courant. Il continue à être emporté, mais il ne sait plus où il va.
Il a inventé de nouvelles écritures qui lui ont fait oublier celle de l'Univers. Il a élaboré des sciences qui lui ont fait perdre le savoir. Toute son attention est appliquée à l'apparence des choses et néglige leur signification. Il est comme un enfant curieux qui suit avec le doigt le contour des lettres, et qui ne sait pas lire. Il s'est mis à faire l'inventaire de ce qui est, et ne sait plus pourquoi cela est.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 156-157.


dimanche 5 mai 2019

La danse du Tétramorphe


L'adoration de Dieu que les religions recommandent, c'est l'intégration totale et à tout instant dans l'ordre et l'équilibre de la Création. Tout ce qui n'est pas l'homme y participe passivement. L'homme ayant été doté d'une conscience embryonnaire a la possibilité d'y participer volontairement. Ou de s'en détourner au risque de sa chute.

Tel est peut-être le sens du péché originel : du fait même de son origine, du fait même qu'il est ce qu'il est, du fait même qu'il est tel qu'il est, l'homme peut choisir entre faire bien et faire mal.

Il ne s'agit pas, bien entendu, du bien et du mal selon telle ou telle morale, chrétienne, ou papoue. Il s'agit de l'action bonne ou mauvaise parce qu'elle est ou non dans l'ordre de la Création.

Mais l'homme d'aujourd'hui n'a plus le choix, car il ne sait plus où est le bien. On lui propose des « biens » divers, moraux, politiques, légaux, sociaux, familiaux, religieux, mais le bien essentiel lui échappe, il en ignore même l'existence. Il ne peut plus collaborer à l'ordre de la Création parce qu'il ignore cet ordre et sa place dans cet ordre. Et il crée le désordre par le fait même qu'il existe sans participer à l'ordre.



La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 138.


jeudi 28 février 2019

Équilibre

Mais cruel, bon, ce sont là des qualifications humaines. Dieu n'est que l'image de Quelque Chose, Principe, Force, Idée, Esprit, Volonté, que nous ne pouvons concevoir ni nommer. Nous devons nous garder de peindre cette image aux couleurs de notre petite aquarelle humaine. Les maux dont Jéhovah accable le peuple juif parce que celui-ci manque à l'adorer, sont sans doute la représentation des sanctions qui ne peuvent manquer de frapper l'homme qui s'écarte de l'équilibre des lois de l'Univers. Qui penche trop, un peu trop, juste un peu trop, fatalement tombe. C'est vrai aussi bien pour l'espèce que pour l'individu. 
La pesanteur ne pardonne pas au déséquilibre.
Par contre, la mansuétude de Jéhovah devenu chrétien indique qu'il suffit de se redresser, même au dernier moment, pour ne pas tomber. 
La pesanteur aide l'équilibre.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 135-136. 


lundi 18 février 2019

Caverne

L'homme s'il veut se sauver, sauver son espèce, doit retrouver la signification et la raison de son existence dans le grand corps de la vie.
Quelle est la fonction de l'espèce humaine dans le corps du vivant ?
Sommes-nous le sang, le foie, le tube digestif, le lieu privilégié où se sécrète l'esprit, ou le canal à déchets ?
En inventant des outils et des machines, l'homme s'est doté de moyens que la Nature, ou le Planificateur, n'avait pas jugé nécessaire de lui octroyer au départ. Il était peut-être prévu dans le plan qu'il se ferait pousser ces prolongements. Peut-être pas. Il semble bien que l'espèce humaine, ayant fait éclater le cadre de sa fonction, se soit mise à vivre pour elle-même, aux dépens de l'organisme qu'elle devait servir.
Elle se développe aujourd'hui monstrueusement, comme un cancer, et, comme lui, est sur le point de faire périr le corps sur lequel elle prolifère en l'épuisant. Et de périr avec.
Si elle ne périt pas, si le vivant subsiste, du moins se sera-t-il amputé des cellules anarchiques et l'homme rescapé, n et désarmé, se retrouvera inséré à sa juste place, comme au temps de sa création.
Il y a peut-être, il y a certainement un moyen d'éviter ce grand saignement, cette opération à tous cœurs ouverts.
L'homme-outil-machine n'est sans doute pas, en soi, une faute ou une erreur, un crime contre le vivant. Son erreur et son crime, c'est d'utiliser ses mains, ses outils, son intelligence en dehors de sa fonction, pour le seul développement matériel mathématique de l'espèce, sans harmonie ni équilibre de celle-ci en elle-même ni avec les autres parties du monde vivant. C'est la caractérisation même de la prolifération cancéreuse.
L'homme peut retrouver une chance de vivre en réintégrant sa fonction. Ce qui ne signifie pas qu'il doive sacrifier les prolongements techniques qu'il a greffés sur sa chair nue, mais les mettre, comme lui même, au service de l'équilibre et de l'harmonie de l'Univers. Mais pour réintégrer sa fonction, il faudrait qu'il la connût.
Qui lui dira quelle est sa place dans la Création, entre quels autres rouages du monde s'insère le cycle de sa vie et de sa mort ? Qui lui dira ce qu'il est et pourquoi il est ?

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 129-130.


samedi 16 février 2019

La guerre

Ne peuvent-ils pas se soustraire à cet holocauste, empêcher la mise à feu, noyer la poudre ?
Il faudrait vider de toute substance l'atroce mystification de la guerre, rendre évidente à tous la supercherie des prétextes capitalistes, nationalistes, ou idéologiques. Mais cela paraît difficile.
[…]
Rien ne justifie la guerre. Jamais.
Et plus elle devient meurtrière, plus les prétextes qui la déclenchent relèvent de l'insanité. Un paysan qui défendait à coups de fourche le blé qu'il avait semé avait quelque raison de tuer et de mourir. Mais nous voyons aujourd'hui l'humanité prête à s'engager dans l'engrenage de l’imbécillité totale ; chaque camp est persuadé qu'il n'y a qu'une façon pour l'homme d'être heureux : la sienne.


La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 123.