jeudi 10 janvier 2019

Suicide commandé

Toute les conférences de désarmement échoueront, toutes les propositions seront repoussées et tout le monde le sait.
Sécurité, contrôle : prétextes, futilités, enfantillages.
Personne ne veut se séparer de la Bombe.
En réalité, personne ne peut s'en séparer. Elle est née des hommes comme le venin naît de la vipère. La vipère ne peut pas, même si elle le désire, devenir couleuvre. Et si elle est vipère, ce n'est pas de sa faute.
La Bombe est la plus récente forme de la guerre.

La guerre est un phénomène de compensation intégré au processus vital de l'espèce humaine par une loi ou – c'est la même chose – une volonté d'équilibre, pour corriger l'inefficacité d'agression des autres espèces. À mesure que cette inefficacité grandissait, l'efficacité de la guerre a grandi. Du caillou à l'atome, la puissance des armes que l'homme a utilisées contre lui-même dessine la même courbe que l'expansion de l'espèce. L'une et l'autre viennent d'atteindre le bas de l'élan vertical, vertigineux, total. 

L'homme en train de devenir géant serre contre son cœur l'arme de son suicide. L'actionnera-t-il avant d'avoir escaladé le ciel ?
S'il le fait, ce sera voulu, mais non par lui : ce sera un suicide commandé. Comme est commandé le perpétuel repas où les enfants sont mangés.
 

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 113-114.


mardi 8 janvier 2019

Hasard

Le hasard ne fait que de la bouillie.
Même si on tient compte du facteur temps, on ne peut pas accepter l'explication du hasard.

Je connais l'argument du singe et de la machine à écrire : si on place un singe devant une machine à écrire et qu'il tape au hasard sur le clavier pendant l'éternité, comme il tapera une infinité de combinaisons de lettres, il finira par taper le texte de la Bible.
Je n'accepte pas cet argument. Il est faux ; Il confond la quantité et la qualité. Le singe ne tapera pas la Bible, pas même La Cigale et la Fourmi. 

Il tapera pendant l'éternité un cafouillis lettriste, jusqu'à la fin des temps.
Vous pouvez lancer un dé pendant l'éternité, vous n’obtiendrez jamais une série de 1000 six. 

Or il faudrait une accumulation de mutations favorables autrement extraordinaire qu'une série de 1000 six pour fabriquer une oreille, ou une marguerite ou un petit chat.
Alors d'où viennent l'oreille et la marguerite ?
Il y a QUELQU'UN !...
Il y a quelqu'un sous le lot, dans l'armoire ! Il y a quelqu'un dans notre vie, dans notre chair.

Quelqu'un qui nous a faits et qui fait de nous ce qu'il veut.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 101-102.


jeudi 11 octobre 2018

Prisme

Les hommes du siècle dernier, les atroces barbus des années 80 étaient bien certains d'avoir atteint le bout des connaissances.  Avec l’électricité et l'évolutionnisme, ils tenaient les clés de l'Univers.  Leur raison ne laissait rien dans l'ombre.  Ils étaient certains. 
Les prêtres aussi.  Cela donna lieu aux batailles que l'on sait. 
Aujourd'hui, quelques poils de barbe traînent encore dans les laboratoires, mais les certitudes raisonnables sont envolées. Et les Églises, sentant le vide les ronger par l'intérieur, se rapprochent les unes des autres, comme des poules malades dans un coin du poulailler.  L’œcuménisme, ce n'est pas la tolérance qui l'inspire, c'est l'inquiétude. Ce n'est pas une renaissance qu'il annonce, mais une leucémie.

Et l’homme d'aujourd'hui, lâché par le rationalisme et par l'irrationnel, titube comme un informe à qui on a volé ses béquilles.

Il va falloir qu'il apprenne à marcher.

Ou qu'il tombe.

Ou qu'il s'envole.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 87.


Note de moi-même :

Le prisme décompose la lumière blanche (unité) en lumières colorées (multiplicité). 
Notre dimension physique est construite autour de la multiplicité et de la diversité d'ensembles infiniment petits (atomes, cellules) et infiniment grands (planètes, galaxies), ensembles qui sont à l'image des infinies nuances de l'arc en ciel.  En effet, nous ne distinguons pas le passage d'un ensemble à un autre, ni d'une couleur à une autre. Le prisme ce sont nos sens et notre enveloppe corporelle qui nous permettent de percevoir le monde dans cette dimension physique que nous appelons communément "la vie". 
À travers une expérience d'élargissement de notre conscience ou par la mort, nous nous affranchissons du prisme et accédons à une vue globale de la réalité :
la multiplicité des couleurs n'est que pure lumière blanche, tout est interconnecté et la séparation une illusion.

jeudi 20 septembre 2018

Vide

On a calculé que si on réunissait tous les êtres humains vivants de la Terre, et si on parvenait à supprimer le vide de leurs atomes, toutes les particules qui composent l'espèce humaine tiendraient dans un dé à coudre.
Un dé à coudre de particules, et du néant, pour construire trois milliards d'hommes, quel que soit le maçon, il sait tirer parti des briques !
Mais ces briques elles-mêmes, ces particules, ce matériau de base de la matière, sont-elles vraiment bien solides ? Sont-elles enfin quelque chose ? Ma main, mon cœur, le bois de mon bureau, l'épaule de mon fils, peut-on s'appuyer ?
Prudence. Ces particules, ceux qui les connaissent le mieux en sont à se demander si elles ne sont pas seulement des parcelles d'énergie en mouvement. Et si elles ne se divisent pas à leur tour, en particules infiniment plus petites, séparées par du vide, lesquelles particules infiniment plus petites n'ont pas de raison de ne pas être à leur tour composées d'énormément de vide, et de particules qui, si petites soient-elles, peuvent à leur tour ne contenir à peu près que du vide et d'autres particules encore plus petites, plus petites, petites...
Tout cela serait déjà assez effrayant, assez merveilleux, mais il faut ajouter que ces particules sont animées de mouvements si rapides et d'un caractère si particulier que leur position est toujours seulement probable. C'est-à-dire qu'elles ne sont, à aucun instant, ni là ni ailleurs, mais seulement quelque part...
Ta femme, ton cœur, ma soupe, ma main, toi-même... composés de tourbillons de rien qui ne sont jamais là ? Vanité des vanités, dit l'inconnu de l'Ecclésiaste, tout n'est que vanité. Il a peut-être commencé à le dire en sumérien. Peut-être bien avant Babel le disait-il déjà. Puis en araméen, en hébreu, en grec et en latin :
Vanitas...
Dérivé de vanus, qui signifie : VIDE.
La science à son tour vient de le découvrir.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 68-69.


mardi 11 septembre 2018

Anthropophages

Mais imaginez que des êtres venus du fond des Mondes débarquent un jour chez nous, un jour prochain... On sait aujourd'hui que c'est chose possible. La vie est peut-être un phénomène purement terrestre, mais c'est peut-être un phénomène universel. Dans ce dernier cas, il doit bien exister quelque part des êtres qui sont aussi supérieurs à l'homme que l'homme au mouton à côtelettes. Imaginez qu'ils arrivent, qu'ils nous conquièrent, qu'ils nous goûtent et qu'ils nous trouvent bons ! Il est de règle de penser, chez les hommes qui s'occupent des problèmes de l'espace, que si des êtres d'une intelligence supérieure débarquaient sur la Terre, ils ne seraient animés que de bonnes intentions. C'est une hypothèse bien aventurée.

Le mouton est plus intelligent que l'herbe, et l'homme que le mouton. Résultat ? Une grande supériorité d'intelligence ne peut au contraire que rendre impossible toute émotion de la part du supérieur devant le sort de l'inférieur. La sensibilité féminine s'émeut facilement de l'image de l'agneau égorgé - ce qui n'empêche pas d’ailleurs le gigot - mais la plus tendre ingénue restera indifférente devant l’œuf qui casse pour le jeter dans l'huile bouillante, ou le grain de blé que la meule broie. Ce sont des formes de vie trop inférieures pour qu'elle puisse s'émouvoir de leur destruction. Il se peut qu'il y ait autant de différence entre eux et nous qu'entre nous et le blé, ou seulement entre nous et la vache. Dans ce cas, et si notre absorption est favorable à leur métabolisme, rien ne les empêchera de nous déguster. Nous aurons beau crier, gesticuler, nous plaindre, nous expliquer, ils ne nous comprendront pas mieux que nous ne comprenons les fourmis...

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 60-61.



vendredi 7 septembre 2018

Assassins

Nul être vivant ne peut continuer à vivre s'il ne tue. Le plus tendre des hommes est par procuration un égorgeur d'agneaux, le rossignol est gavé de cadavres d'insectes, la charmante otarie est un gouffre à harengs et le hareng lui-même. Et la gazelle n'est pas innocente. L'herbe qu'elle broute, le bourgeon qu'elle cueille sont vivants. L'assassinat est la nécessité première de la vie. Tout dévore et s'accouple pour fabriquer de nouvelles proies dévorables. La vache exploitée, traite, et qui finir sous le couteau, tend sa vulve au taureau parce qu'elle doit faire des enfants destinés à être à leur tour égorgés. Les poules sans sommeil, sans mouvement dans les cages étroites, sous la lumière électrique ininterrompue, pondent deux œufs par jour. C'est la règle. Plus les conditions sont effroyables pour l'espèce, plus elle est prolifique. Car il ne faut pas que cette branche de vie disparaisse. Il faut que tous les vivants, à tout instant, fabriquent des vivants pour que d'autres vivants puissent les dévorer.

Cela vous fait sourire. Vous pensez que l'homme, lui, au moins, est hors du coup, qu'il a le droit de tout bouffer mais que rien ne le mange ? Vous n'avez donc jamais eu un des vôtres en péril ? Votre femme, votre mère, votre enfant, terrassé par une maladie contre laquelle vous vous demandez si la médecine sera efficace, et qui lui met déjà la mort au fond des yeux ? Cette maladie, c'est une autre forme de vie qui est en train de la dévorer.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 57-58.


samedi 4 août 2018

Implorer l'Unité

Tu nais, tu vis, tu fais des enfants, tu travailles pour eux, pour les autres, contre les autres, contre les tiens, tu aimes, tu hais, tu te bats, tu es heureux, malheureux, tu manges, tu pleures, heureux au fond malgré tous les malheurs, sans réfléchir, le train t’emporte, tout va, tu vas, tu es assis sur une pierre de vacances ou sur ta chaise de travail…
Et tout à coup, suspendu entre le vent, la marée et le soleil, suspendu immobile abandonné tout seul, tout à coup suspendu brutalement lucide, un instant, un éclair, tu n’es plus dans le coup…
Tout à coup, tu vois le fonctionnement autour de toi. L’énorme prodigieux tourbillon qui entraîne tout et tout depuis des milliards de temps jusqu’au fond des milliards d’éternités, du fond des milliards d’espaces jusqu’au fond des milliards d’infinis. Milliards de milliards de multiples créatures en mouvement, atomes, cellules, individus, étoiles, galaxies, univers, tout en vient et tout y va.
Et toi avec.
Où ?
Un instant, un éclair suspendu, tu as vu. Le temps de comprendre que tu n’es rien, sans importance, nul, moins que zéro. Milliards de milliards de multitudes emportées. Et toi avec, parmi les multitudes de multitudes dont chaque grain a autant d’importance que toi. Ni plus ni moins. Ni moins la patte de mouche ni plus la Lune. Comme la Lune. Comme la Lune, toi, ta famille, humanité, galaxies, univers : zéro, poussière de poussière, rien, rien, dans le Tout.

La Faim du tigre, René Barjavel, Édition Folio, p. 32.